Livy Etoile

~ Une pincée de rêve, un soupçon de bonheur ~

16 novembre 2013

Ron Mueck/Roy Lichtenstein: des expositions dans l'air du temps

Le froid de saison ne saurait avoir raison de ma motivation; et parmi le joli florilège d'expositions que cet automne 2013 à Paris nous propose (force est de reconnaître que sur ce point, nous sommes bien gâtés), j'oeuvre ardemment chaque semaine à aller explorer des contrées aussi passionnantes que diversifiées. C'est alors vers un post pluriel, mini-témoignage de deux d'entre elles récemment achevées, que j'avais présentement envie de vous mener cette fois. Ici, on décolle d'emblée pour des sphères résolument modernes et décalées, à base d'hyper-réalisme et de Pop Art. On s'attarde sur des détails, des couleurs. On découvre, on réapprend. On s'émeut, on frissonne. C'en serait presque indescriptible au niveau du ressenti tant l'art peut surprendre, passionner et/ou déranger. Mais en aurais-je déjà trop dit ? C'est dans cet étrange et hétéroclite pèle-mêle que le billet du jour s'oriente, à la rencontre de deux artistes au zeste de folie bien ancré, et qui méritaient assurément qu'une exposition leur soit consacrée. Entre Ron Mueck et Roy Lichtenstein alors, je serai fort curieuse de savoir vers qui votre cœur va balancer...

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Ron Mueck à la Fondation Cartier pour l'Art Contemporain

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La découverte totale d'un artiste présente l'avantage d'un état d'esprit vierge, dénué de tout jugement mais attisé par une curiosité bienveillante. Or, de Ron Mueck, avant avril 2013 et l'exposition organisée par la Fondation Cartier, je ne savais rien; ni de sa vie, ni de son œuvre. Seulement voilà, il y avait au printemps dernier, cet étrange couple de vieillards en tenue de bain et taillés comme des géants qui me faisait de l'œil de loin, chaque fois que je m'attardais un peu de trop sur le boulevard Raspail. Une œuvre phénoménale et peu banale, de celles qui suscitent un regard intrigué et l'envie immédiate d'en savoir plus. Alors un jour enfin, ou plutôt une nuit, j'ai vu de la lumière et je suis rentrée.


Pour décrire l'australien Ron Mueck en quelques mots, et parce qu'on le connaît relativement peu, il est ce que l'on appelle un hyper-réaliste, un artiste sculpteur à la recherche d'un souci du détail à vous couper le souffle. Son œuvre réputée dans le monde entier (il a d'ailleurs fait ses preuves dans les milieux de la télévision et du cinéma en début de carrière), se traduit par un travail plastique méticuleux à base de silicone, de résine polyester et de peinture à l'huile. Tel un acharné dans son atelier de Londres, il représente ainsi des personnages humains mais de préférence jamais à l'échelle humaine, et leur confère au contraire une taille immense ou miniature. Ses sculptures troublantes de réalisme présentent le double aspect d'une création artistique qui tend à la perfection ainsi qu'à une portée psychologique des plus complexes.

L'exposition en elle-même est très courte, les ouvrages exposés n'étant pas plus d'une petite dizaine avec un agencement agréable et spatieux. Ce qui pourrait passer de prime abord pour une déception (neuf sculptures seulement et un film explicatif, c'est mince) n'en est rien en vérité car l'on pourrait bien faire en boucle le parcours, voir et revoir les oeuvres de l'artiste inlassablement et s'y attarder, de stupeur ou de fascination. À la tombée de la nuit notamment, et bien qu'entourés de la foule, toute l'ampleur du travail de Ron Mueck surgit: c'est une étude tourmentée et déchirante qui exerce sur le spectateur une sorte de malaise et d'angoisse, mais d'attirance également. Ses personnages ne sont guère attachants au fond, mais ils captivent par leurs traits tirés, leurs postures torturées aussi vraie que possible et le caractère souvent ambigu qu'ils expriment. D'ailleurs, ce Man in a boat, minuscule homme nu au regard perçant, perdu dans une barque immense, perturbe assurément et donne à l'ensemble un aspect fantastique, entre réalisme et improbabilité. Qui est-il ? Que pense t-il ? On aimerait presque se faufiler dans son cerveau et parvenir à expliquer ce qui finalement ne doit pas l'être. 

D'oeuvre en oeuvre, l'hyper-réalisme est de plus en plus palpable. Des pigments de peau aux légères imperfections, du système pileux aux cicatrices de la vie, rien n'est laissé au hasard; l'effrayant Mask II en est d'ailleurs une preuve flagrante. Sorte d'autoportrait de l'artiste par le biais d'un visage de très grande taille dont le détail relève d'une perfection quasi absolue, il est une invitation au rêve et à la réflexion, non sans une note anxiogène très marquée. Plus loin, c'est le Young Couple qui heurte de plein fouet le spectateur. L'amour qui lie ces deux jeunes gens pourrait paraître presque lisse à les regarder de face. Mais en tournant autour de l'ouvrage, on découvre une étreinte violente et douloureuse, qui nous éloigne vivement de la passion pour retourner vers une tension chère à Ron Mueck. Comme toujours chez ce dernier, les interprétations sont multiples et le mystère dégagé tend à quelques analyses psychologiques voire mystiques. C'est le cas notamment de Drift et de sa symbolique christique avec la représentation de cet homme "bling bling" exposé à la verticale et mis en valeur par un halo de lumière.

De façon générale, ce qui frappe dans l'oeuvre de Ron Mueck est son aptitude à capter les regards. Ceux-ci sont profonds, intenses et pénétrants. Ils inspirent un silence religieux et permettent de se poser dans des conditions de contemplation optimale. Plus particulièrement, l'artiste aborde le sujet de la mère et l'enfant avec grand intérêt et propose une lecture nouvelle de cette thématique, plus glauque sans doute que de coutume mais plus réaliste aussi. Dans Woman with shopping, il s'exerce un vrai détachement entre les deux personnages, comme si la maternité les liait de force mais que l'émotion venait à manquer. Souvent au final, la tendresse que pourrait générer telle ou telle scène est vite voilée par une expression, un maintien, un détail; un "petit rien" venu tout chambouler. Et même le couple paisible de personnes âgées en maillots de bain, a priori bienveillants l'un vis à vis de l'autre, ne laisse rien transparaître de l'amour ou de l'affection. Comme s'il y avait une barrière invisible entre les attitudes et les sentiments. Comme si la dualité chez Ron Mueck apparaissait telle une évidence mais aussi une scission. 

Cependant, il arrive aussi que l'artiste s'attache à des ouvrages qui lui sont moins habituels mais qui ébranlent tout autant, de par leur bizarrerie fortement ancrée. Ainsi Still life, représentation imagée de la grippe aviaire sous forme d'un poulet géant suspendu par les pattes, est un petit bijou de drôlerie et de contestation, jusqu'à bouleverser les codes de la nature morte pour de bon, non sans un certain humour ! Dans la même salle, On découvre avec stupeur une Woman with sticks, dont l'humanité ici est contestable et relève d'avantage des contes et autres chimères. Comme si la femme surgissait d'un coup telle une sorcière... et n'en demeurait que d'avantage impressionnante. 

J'aurai appris en circulant au gré des ouvrages, et plus encore par le biais du film documentaire qui nous montre les différentes étapes du travail (fort silencieux) de Ron Mueck dans son atelier, accompagné de ses deux assistants, une nouvelle dimension artistique. Pas une qui relève du plaisir à proprement parler, mais plutôt de la volonté de retranscrire un réalisme brut, souvent désenchanté, soulevant même parfois une douleur infinie. Quelque chose qui n'est pas forcément évident ni agréable, mais tend à une réflexion intellectuelle poussée et somme toute très subjective, en fonction de chacun. L'hyper-réalisme au fond est obsédant et obscur et suggère, avec beaucoup de simplicité pourtant, une vraie noirceur. De fait, l'exposition nous entraîne dans cet univers lourd et intense qui fait appel à notre instinct et notre humanité pour puiser en nous-même et sans trop d'explications dans le parcours (voire pas assez), le sens même de cet art aussi singulier que pluriel. Brillant et hypnotique.

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Roy Lichtenstein au Centre National d'Art et de Culture Georges Pompidou

Montage_Roy_Litchenstein

 

Roy Lichtenstein... C'est avant tout l'histoire d'un mec du XX ème siècle qui ne se prenait pas au sérieux et a usé d'un vrai talent pour créer une oeuvre ludique et colorée, parfois insolente, souvent touchante. L'exposition, vraie réjouissance à l'esthétique Pop Art, suit un parcours chronologique qui aborde les différentes "périodes" de l'artiste, en s'attardant évidemment sur l'inspiration très forte des comics devenus sa marque de fabrique, mais en s'en éloignant tout autant, permettant ainsi au spectateur d'accéder à un large panel d'exercices de style et au-delà encore, de percevoir la fascination de Lichtenstein pour les grands maîtres de son époque, voire même des influences qui pourraient bien nous surprendre...

Naturellement, l'exposition commence en mode Pop Art avec le célèbre tableau Look Mickey. Le ton est donné. On ressent dans les toiles une vraie rupture artistique avec la peinture traditionnelle et Lichtenstein mêle avec habileté le naïf au figuratif jusqu'à filer droit vers une certaine forme abstraction, non sans une humilité qui le caractérise parfaitement. Ses tableaux ont un côté industriel volontaire, la publicité y est omniprésente et somme toute, l'on ressent au fil des ouvrages comme un instinct mécanique. L'artiste affirmera d'ailleurs: "Je veux que mon tableau ait l'air d'avoir été programmé. Je veux cacher la trace de ma main."  C'est ainsi qu'il quitte très vite une certaine logique pour s'attacher à un art moins accessible et s'essayer à moultes techniques et matériaux de création, exploitant la large palette des arts plastiques. Il peint, expérimente et étend même son champ de création à des supports parfois curieux, comme l'émail. Dans son travail préparatoire, surgit quelque chose d'absolument fascinant et étudié. En résulte une réflexion créative des plus variées, probablement laborieuse, mais qui se charge d'une vraie intensité électrique. 

Look_Mickey

 

La bande-dessinée, quant à elle, occupe une grande place dans l'univers d'un Lichtenstein dont l'amusement se ressent lorsqu'il crée, au contraire d'une quelconque prétention. Il y intègre des personnages connus de tous et affectifs (Mickey, Donald, Popeye...), capables de générer un clin d'oeil charmant. Il les délaissera vite cependant pour s'en aller explorer l'univers des comics avec beaucoup de crédibilité. Son Whaam ! exposé au Tate Modern de Londres, en est sans doute le meilleur exemple. Toutefois, ses histoires de guerre s'effectuent en parallèle d'un autre travail, celui auquel il doit assurément une grande partie de sa notoriété: les bandes-dessinées sentimentales. Il met ainsi en scène des femmes que l'amour n'a pas épargnées et qui malgré la tourmente, restent glamour et sophistiquées. Mêlant de la sorte émotions et détachement conscient, l'artiste parvient à une véritable dualité du sujet. Des ouvrages tels Secret Hearts ou Girl's Romances sont alors considérés comme des ovnis créatifs, tant par le style de dessins que la façon d'aborder les sentiments, mais aussi l'un des plus grands succès de ce cher Roy. Ses peintures de nus, présentes dans les dernières salles de l'exposition, auront précisément cette même cassure avec les conventions, générant ainsi un travail graphique sur la beauté bien plus qu'érotique, et un aspect impersonnel saisissant tendant à une perfection clinique qui s'éloigne évidemment du réalisme. "Je serai plus un classique qu'un romantique" qu'il nous dit; et on ne demande qu'à le croire.

La pluralité de Roy Lichtenstein ne saurait cependant en rester là. Tour à tour peintre ou sculpteur, il repense continuellement son art, le retravaille et le modifie. Inspiré par ses toiles du début, il crée de véritables compositions dans lesquelles il les intègre en même temps que des natures mortes et des thèmes classiques. Il s'agit d'un étude nouvelle, complète et de grande ampleur, mais qui surprend aussi de par son conformisme soudain. Toutefois, l'artiste n'étant jamais où on l'attend, il s'impose de nouvelles techniques et une réflexion très forte sur les motifs abstraits. Loin de la facilité mais toujours avec une certaine bonne humeur, on découvre alors un coup de pinceau qui lui est propre, le "brushstroke", et qui cette fois propose une spontanéité de facto qu'on lui connaît rarement. Le travail sur les formes et les couleurs s'imprime dans une sorte de spiritualité nouvelle, naturelle, et l'artiste retranscrira d'ailleurs ce fameux coup de pinceau par le biais de sculptures de la façon la plus ludique qui soit. 

Sculptures_en_duo

 

Les inspirations de Roy Lichtenstein sont multiples. Il prône des idées à la fois futuristes, surréalistes et expressionnistes avec une volonté de simplification des formes et des couleurs, encense Matisse, s'enflamme sur le traitement de la nature morte dans le cubisme et s'essaie à un art minimaliste. Dans les années 60, il ne sera pas le seul à tenter la reproduction d'oeuvres, notamment celles de Picasso, Mondrian ou encore Cézanne. Ces travaux sont une véritable invitation à l'abstrait puisqu'il part d'une tableau figuratif pour le décliner en plusieurs ouvrages jusqu'à ce que l'idée de base soit devenue de la façon la plus simplifiée qui soit quelques modestes lignes. Sur le sujet, il s'exprime d'ailleurs ainsi: "Je ne crois pas que je fais des parodies. Je crois que je réinteprète des oeuvres antérieures dans mon propre style, comme Picasso quand il réinvente Vélasquez, Delacroix ou Rembrandt." On retrouve ici une certaine idée des Ménines de Vélasquez réinterprétées par Picasso ou encore la notion de variations d'un seul et même ouvrage telle celle autour de La cathédrale de Rouen par Monet. 

En fin de vie dans les 90's, l'artiste se tourne vers une zénitude avérée. Ce n'est assurément pas une surprise lorsque déjà, des années plus tôt, au sein de ses bandes-dessinées, il intégrait des graphismes en forme de vagues, emblématiques de l'art de Hokusai. Très touché par la spiritualité asiatique, Lichtenstein se tourne alors vers une série de paysages qui mixent la Chine au Japon avec toujours ce même traitement mécanique qu'on lui connaissait en début de carrière: motifs à répétitions sur des surfaces de grande taille et détails traditionnels à tendance japanisante, la dernière salle de l'exposition séduit tout autant qu'elle intrigue, nous laissant ainsi sur une note d'évasion très puissante et la curiosité d'un art en perpétuelle évolution. Preuve en est que l'artiste aura su innover jusqu'au bout et se renouveler sans cesse avec une singularité plurielle et une sensibilité joliment malmenée. Une belle raison pour ne pas le cantonner "seulement" à son magique Pop Art mais lui accorder la créativité hors-normes et très avant-gardiste qu'il a su introduire au sein de son oeuvre. Une oeuvre amusante et amusée, sans chichis mais inspirée, au ressenti étrange et à l'esthétique morcelée. C'est qu'on en créerait bien, nous aussi, de sympathiques pointillés !

-Livy- 

Posté par livy_etoile à 08:00 - Je me culture à Paris - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires

    Ron Mueck utilise des techniques avec un rendu impressionnant.
    Ses sculptures ont un première aspect simple par la pose; Mais à chaque fois en regardant bien, il se cache toujours quelque chose de plus sombre.
    J'aime bien son poulet géant ;p

    Comme tout le monde je connaisais Roy Lichtenstein par rapport à ses comics retravaillés que j'aime beaucoup. Par contre je ne savais pas qu'il avait autant de périodes différentes. J'adore ses sculptures que je ne connaissais pas avant et sa période "coups de pinceau".

    Posté par John C., 17 novembre 2013 à 16:04
  • Expo

    Ces deux expos me tente bien, mais j'ai d'abord l'expo depardon en tête. En plus si tu veux y aller le samedi, mieux vaut y aller à l'ouverture, le monde me gave tellement ...

    Posté par Aurore, 18 novembre 2013 à 13:20
  • John:
    Tu as bien raison, la complexité de Roy Lichtenstein, au-delà des comics si connus, est passionnante et très diversifiée.
    Quant à Ron Mueck, je constate que le poulet t'a fait de l'effet, hûhû.
    Blague à part, ce mec est un génie. Torturé, spé, dans son monde certes, mais un génie dont l'art est des plus impressionnants (comme tu le mentionnes), et qui gagne vraiment à être connu.

    Posté par -Livy-, 18 novembre 2013 à 19:51
  • Aurore:
    Ces deux expositions se sont malheureusement achevées il y a peu de temps alors tu as bien raison, concentre-toi plutôt sur Raymond Depardon
    Pour l'avoir faite un dimanche en plein après-midi, sans coupe-file et être aussi exacerbée que toi par la foule, l'attente était moindre et les photographies accessibles. C'est le début encore, autant en profiter !
    En tout cas, je serai bien curieuse de savoir ce que tu en as pensé dès que tu y seras allée. Tu verras, les clichés sont intenses et gorgés d'émotions.

    Posté par -Livy-, 18 novembre 2013 à 19:56

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