Canalblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Publicité
Livy Etoile
14 avril 2014

Braque, Vallotton, Depardon: le Grand Palais et ses expositions

Lors de la saison automne/hiver tout juste achevée, j'ai eu l'occasion à trois reprises consécutives de (presque) faire du Grand Palais ma seconde maison. Une aubaine pour quiconque apprécie la beauté du lieu mais aussi l'occasion de prendre le temps de savourer d'hétéroclites expositions. Au programme, une surcharge bienvenue d'émotions et des thématiques abordées très différentes les unes des autres qui, dans l'ensemble, sont parvenues à ébranler mon esprit comme ma sensibilité. Seulement voilà, ces événements aujourd'hui terminés, pourquoi donc l'envie d'en parler ? Et bien parce qu'ils demeurent tant de petites bulles d'art à explorer que de beaux souvenirs et qu'il serait bien dommage, d'une façon ou d'une autre, de passer à côté. Aussi m'empare-je de ce billet pour vous les faire revivre en totale subjectivité; de légères bribes de visites à vous remémorer, ou bien tout simplement vous donner l'envie de (re)découvrir des artistes qui ont amplement mérité leur belle notoriété.

*

Braque au Grand Palais

Des trois expositions, la rétrospective Georges Braque s'est révélée la plus riche, permettant au visiteur de découvrir les nombreuses facettes de l'artiste avec une sensation d'inédit. Suivant un parcours chronologique, l'exposition, d'une longueur conséquente (trop ?), a su dévoiler l'oeuvre de Braque tant dans sa fascinante complexité que dans son intimité, mettant l'accent sur ses influences, ses variations et globalement, son évolution. Nous découvrons ainsi un homme qui, ayant en horreur toutes formes de règles classiques et de conformisme, s'est rapidement orienté vers des mouvements tels le cubisme ou le fauvisme. Souvent moins mis en valeur que son acolyte Picasso, avec lequel il eut des collaborations multiples, il n'en demeure pas moins l'inventeur des papiers collés et un artiste d'avant-garde hors-pair. Résolument moderne dans sa conception de l'art, il a su saisir le mouvement et s'adapter parfaitement à son époque, créant ainsi une véritable harmonie avec la musique et la littérature de son temps. D'abord initié à la peinture par le biais d'exercices variés puis s'adonnant à ses sujets de prédilection (natures mortes, nus...), il expliquait lui-même "J'aime la règle qui corrige l'émotion". Là où la liberté flirtait allègrement avec la contrainte, il a donc développé un style propre qui n'a cessé d'être nourri d'inspirations diverses sans jamais se fixer définitivement sur l'une d'elles. C'est d'ailleurs cela qui le caractérisait le mieux et l'exposition en a fait un fil conducteur pertinent. De salle en salle, ce sont tour à tour d'impressionnantes séries de collages, d'instruments de musique, de figures humaines ou encore de scènes du quotidien qui se sont succédées, conférant aux peintures une idée d'indépendance poussée à l'extrême. Des choix originaux certes, mais toujours réfléchis. La salle ayant pour thématique la Théogonie (des gravures à l'eau-forte inspirées de la mythologie grecque) fut d'ailleurs une totale découverte, de celles qui font une scission totale avec l'ensemble du travail et étonnent autant qu'elles ravissent.

 

Montage Braque


La pluralité de Braque toutefois, n'aurait pas été complète sans quelques explications supplémentaires. "Le tableau avant tout c'est une aventure. Je pars à l'aventure vers le mystère des choses, leur secret. J'attends que ça se dévoile." Il se dévoilait ainsi, explorant ce qui ne l'avait pas encore été, se cherchant et remettant sans cesse en cause son ouvrage afin de le transcender et d'explorer de nouvelles contrées artistiques. "Le sujet n'est pas l'objet, c'est l'unité nouvelle, le lyrisme qui sort complètement des moyens." Outre cette façon de faire, les tableaux de Braque se percevaient en parallèle d'une vie plus personnelle et d'amitiés précieuses (nous citerons René Char) que la rétrospective nous a dévoilées par le biais de correspondances et de photographies de Man Ray ou Henri Cartier-Bresson. Tous ces indices mis bout à bout ont permis de mieux aborder le personnage: ses envies de futur, d'évasion, et l'abstraction qui lui était si chère quoique très hétéroclite, en fonction des diverses étapes de sa vie. Placée en clôture de l'exposition, la série des oiseaux a ainsi pris toute sa symbolique, dans l'onirisme et la délicatesse. Comme Braque l'affirmait en effet, "L'artiste n'en finit pas d'épuiser ses rêves". Et fort d'une affirmation à la justesse indéniable, le Grand Palais lui a rendu le plus bel hommage qui soit.

*
 

Vallotton au Grand Palais

 
Comme elle fut douce et saisissante à la fois, l'exposition consacrée à Félix Vallotton... Portée par des toiles raffinées, elle nous a emmené sur des chemins moins conventionnels qu'on ne l'aurait pensé, laissant l'intitué Le feu sous la glace prendre toute son importance. Vallotton en effet, connu pour ses dessins précis, ses nombreuses gravures et ses toiles élégantes, un brin trop lisses peut-être, n'aurait rien été sans un aspect beaucoup plus sulfureux et un caractère pour le moins tourmenté. Personnage au labeur constant, il a laissé derrière lui pas loin de deux milles tableaux, s'adonnant à tous les genres possibles avec une empreinte reconnaissable d'emblée. Son acharnement et sa pluralité de travail n'ont assurément pas manqué de rigueur. Pourtant il s'est échappé de celle-ci par le biais d'une prédisposition pour les thématiques audacieuses, laissant les nus se dévoiler sous forme de fantasmes, la mythologie se gorger d'humour et la Première Guerre Mondiale sombrer dans cette noirceur sinistre qui n'aurait su nous épargner. De la sorte, Vallotton s'est vu exposé au Grand Palais tant dans son art que dans sa personnalité, avec un classicisme fougueux et une froideur chaleureuse, paradoxe évident sur lequel reposait naturellement l'intérêt de l'événement. C'est que la rétrospective voulait, à juste titre, inclure une insolence bien réelle au sein d'une oeuvre souvent considérée comme "sage". Les apparences étant trompeuses, elle nous aura ainsi présenté un artiste plus torturé qu'il n'y paraissait, laissant derrière son travail impeccable, des messages subliminaux emplis de provocations, de doutes, de douleur ou de gentilles impertinences.

 

Montage Felix Vallotton

Pas particulièrement engagé, Vallotton incluait pourtant dans son art des inspirations réalistes qu'il transformait en allégorie, allant même parfois jusqu'à la caricature. Une bien curieuse façon de s'exprimer en imposant un message "entre les lignes", dompté néanmoins par une forme de pudeur bienvenue. Il en a résulté le maintien d'une ambivalence constante, soutenue par une vraie force d'expression et un talent indéniable. Vallotton savait jouer avec les couleurs comme personne, promettant, en dépit d'une absence de relief volontaire, le côté vivant d'un tableau. De cette époque révolue alors, il a su retranscrire l'essence; le positif tout autant que le négatif, avec le flegme d'une violence sous-jacente. Il en a perçu les rires, l'horreur, la routine ou la rêverie. Il s'est inspiré de scènes antiques pour mieux les revisiter. Et puis s'est égaré doucement entre son imaginaire et sa réalité, inspirés par les faits d'actualité de son temps mais aussi par sa famille. Alors, quand l'exposition a tenté de retranscrire toutes ses émotions, le peintre s'est mis à briller: il fut cet homme sensible qui captait les influences multiples pour les façonner encore et encore. Cet homme qui n'a jamais cessé de chercher de nouvelles formes d'expression et qui est parvenu à nous toucher dans sa volonté de peindre le meilleur comme le pire. 

*

Depardon au Grand Palais


L'exposition sur Raymond Depardon était en quelque sorte la vraie bonne surprise de l'hiver; l'une de ces visites gorgées d'émotions qui captivent l'esprit avec intelligence et empathie. Basée sur le parcours de la photographie en couleur chez Depardon de ses débuts à aujourd'hui, en collaboration avec ce dernier, elle nous a entraîné vers un univers "beau" au sens brut du terme. Un univers paré pour mêler au réalisme une poésie subtile. Par le biais d'un parcours chronologique, le visiteur a ainsi pu découvrir l'enfance du photographe, ses débuts dans le milieu people (il fut paparazzi un temps mais abandonna vite) et surtout son oeuvre "si douce" de reporter. En effet, Depardon, forts de nombreux voyages à travers le monde, s'est vite imposé par des thématiques récurrentes comme les grands espaces ou le quotidien parfois difficile des milieux urbains. Ses reportages couvraient notamment des faits d'actualité, des guerres, des affrontements, ce qui a généré chez lui une envie très forte de rencontrer l'être humain, de le comprendre et le saisir dans son humilité comme dans ses sourires. Il a alors étudié les gens, inspecté leurs manies et pris en compte leurs habitudes avec cette même tendresse qui caractérise son ouvrage tout du long.

 

Montage Raymond Depardon


Au-delà des conflits, c'est donc une richesse de coeur que l'on a pu découvrir ici par le biais de personnages atypiques et attachants que son objectif a immortalisé sans jamais les falsifier. Nouer des liens, immortaliser un moment... Ce fut le propre même de l'artiste qui a nous a fait nous évader avec lui dans d'aventureux périples, définitivement marquants. En Amérique du Sud (au Chili, surtout), en Afrique, aux USA, Depardon semble avoir toujours réussi ce pari fou de nous montrer, à travers une vie souvent marginale ou la solitude des villes, le petit détail qui pouvait tout changer; la touche de vie quand l'on n'y aurait presque plus cru. Cette approche sensible est d'autant plus intrigante qu'il n'a pas souhaité changé la misère ou la dureté endurée par les personnes rencontrées. Bien au contraire, il a montré la réalité telle quelle. Mais il a mis dans son rapport au monde comme une promesse de fraîcheur et de joliesse, à défaut de pouvoir améliorer la situation. Sa série de photographies sur Glasgow en Écosse est d'ailleurs très symbolique de tout cela: face à une ville sombre et hostile, l'être humain est mis en avant, apporte un peu de chaleur et d'onirisme, d'humour aussi, et en sort forcément grandi. C'était cela le Moment si doux, la douceur de la photographie et la bonté du photographe par rapport au monde environnant. Et si Depardon a d'abord perçu la couleur comme une contrainte, elle lui est ensuite apparue comme une évidence, transcendant définitivement son art. Il faut lui reconnaître également, en plus de cette sincérité et de cet amour pour autrui, des ouvrages magistraux représentant des paysages et l'horizon à perte de vue. En Afrique, Depardon semble avoir été happé par le désert... Et nous avec lui. De cette exposition alors, il y avait tout à retenir, tout à photographier. On aurait aimé y rester d'avantage mais forte de ses 150 photographies hélas, la visite (en une seule grande salle, scindée en deux parties) fut forcément trop courte. Une raison supplémentaire de l'aborder aujourd'hui et d'en garder une belle leçon d'humanité.

 

*

De telles expositions, il faut bien l'avouer, forcent l'admiration. Un traitement exquis des sujets renforcé d'une muséographie étudiée, je me perdrais encore et encore dans ce Grand Palais, pourvu que je parvienne vite, au détour d'un escalier, à sa verrière sacrée. Aujourd'hui, il reste de ces expositions achevées quelques flâneries culturelles, de nouvelles connaissances, des découvertes, et surtout l'envie furieuse de récidiver ! Alors, parce que le Grand Palais ne s'arrête jamais de nous étonner, les événements en cours promettent de forts jolis moments en perspective et j'espère vous conter prochainement les aventures de la Rome Antique (Moi Auguste, Empeureur de Rome) ou vous toucher deux mots sur Robert Mapplethorpe. De l'art et de l'éclectisme, pour une histoire à suivre indéniablement...

-Livy-

Pour tout savoir de la programmation actuelle du Grand Palais:
--> ici <--

Publicité
Commentaires
Publicité
Livy Etoile
Archives
Publicité