Livy Etoile

~ Une pincée de rêve, un soupçon de bonheur ~

14 juin 2011

M. Houellebecq: Retour sur le Prix Goncourt 2010

Je lis, je lis... et jamais donc je ne l'écris ? Il semblerait que les mises à jour de mon blog révèlent de temps à autre quelques lacunes, quant à l'homogénéité de ses diverses catégories, et que les billets littéraires jouent avec effroi la carte de la plus apparente rareté, tandis que ma bibliothèque n'a pourtant de cesse de renforcer sa croissance à un rythme effréné.
Il y en aurait presque une erreur à chercher ;)

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Aussi, dans le but de réparer de trop grandes omissions et d'enchaîner de bon ton sur quelques ouvrages hétéroclites qui me tiennent tous à coeur autant qu'ils sont, je mets de côté les déconvenues de ma PAL et autres déceptions tragiques de lectrice critique pour l'occasion. Bien au contraire, l'envie de me pencher sur de la vraie littérature et du talent à l'état pur me paraîtrait être la meilleure des introductions.
Et parce que, comme cela arrive parfois, le Goncourt 2010 a provoqué en moi un enthousiasme important, je me devais de l'évoquer en premier, tant sa lecture fut, à l'image de son atypique auteur, une surprise de taille.

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Car s'il apparaît comme une évidence que l'oeuvre de Michel Houellebecq a pu rythmer les différentes périodes de ma vie de ses mots violents et de son impertinence avérée, aspirant l'âme dans un tourbillon d'univers parallèles, d'images critiques et d'une réalité cruelle, la découverte d'une nouvelle facette de son art fut aussi surprenante que bienvenue.
Une plume renouvelée dans un style toujours aussi inspiré ?

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La carte et le territoire, fruit d'une imagination structurée, créative et sensible dont un billet était bien le moindre mal, avec ou sans récompense littéraire d'ailleurs, a su créer le buzz et l'interrogation sur l'écrivain et l'évolution de son style de plus en plus étudié.
Comme emporté dans une certaine sagesse de pensée alors, en voici un léger résumé.

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Houellebecq_Goncourt

Ce qu'en dit le quatrième de couv'...

"Si Jed Martin, le personnage principal de ce roman, vous en racontait l'histoire, il commencerait peut-être par vous parler d'une panne de chauffe-eau, un certain 15 décembre... Ou de son père, architecte connu et engagé, avec qui il passa seul de nombreux réveillons de Noël.
Il évoquerait certainement Olga, une très jolie Russe rencontrée au début de sa carrière lors d'une première exposition de son travail photographique à partir de cartes routières Michelin. C'était avant que le succès mondial n'arrive avec la série des 'métiers', ces portraits de personnalités de tous milieux (dont l'écrivain Michel Houellebecq), saisis dans l'exercice de leur profession.
Il devrait dire aussi comment il aida le commissaire Jasselin à élucider une atroce affaire criminelle, dont la terrifiante mise en scène marqua durablement les équipes de police.
Mais c'est sur la fin de sa vie qu'il accédera à une certaine sérénité,
et n'émettra plus que des murmures.

Des idées aussi originales que diversifiées
pour un roman résolument classique et ouvertement moderne."

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Art, amour, argent, quête du "moi"... Les thématiques tombent nettes, presque cinglantes, et s'enchaînent avec frénésie. Elles nous narguent, se confondent ou bien s'éclipsent. On les imagine d'emblée être le reflet de mots teigneux et bien sentis dont Michel Houellebecq a toujours eu le secret, mais ce serait cette fois se méprendre grandement car nous découvrons avec La carte et le territoire un roman ô combien différent de ses précédents ouvrages: bien moins polémique, plus apaisé. Une sorte de quiétude presque retrouvée où l'aspect parfois un peu "extrême" qui a fait de l'auteur cet écrivain autant adulé que détesté, et dont la réputation n'a pu nous échapper, se voit ici totalement évincé.

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Car c'est un fait. Houellebecq agace moins et ne nous livre pas un énième roman sulfureux; on dit tant mieux ! Ce serait sans doute nier que certains d'entre nous ont aimé le suivre dans sa folie, son exagération, sa tonalité outrancière et son imaginaire improbable -et je ne suis pas en reste, avouons-le-, mais il vient un temps où prendre un nouveau tournant en deviendrait presque crucial avant de devenir exécrable. Pour l'occasion, la mission est accomplie, et avec grand succès. Si les enjeux du livre nous paraissent naturellement un brin plus "soft" que de coutume, Houellebecq met surtout un point d'honneur à laisser enfin de côté sexe et provocations volontaires pour se pencher sur un aspect plus intimiste et réfléchi jusqu'à mûrir crescendo au fil des pages.

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C'est d'ailleurs au moyen d'une narration spécifique qui lui est propre qu'il s'engage, corps et âme, dans son ouvrage. On reconnaît là son empreinte quand, attaquant l'ensemble d'une façon délicieusement subtile, il en joue avec son talent habituel et une grande maîtrise de l'écriture. Nul doute qu'on puisse le détester alors, mais il s'agit bel et bien d'un grand romancier qui, dans son excès de zèle parfaitement dosé et son grain de nouveauté qui perturbe et trouble autant qu'il plaît, ne saurait voler sa récompense littéraire.

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En effet, le texte est beau, riche et intelligent. Profond également. 
Quand nous prenons un malin plaisir à dévorer le livre et nous laisser voguer le long d'une intrigue cocasse et décidée, l'auteur aiguise son sujet à la perfection et nous emmène sans ciller là où il souhaite, en maintenant du début à la fin une véritable cohérence dans ses idées. Tout se complète et s'accorde à merveille tandis que les petites touches de dérision glissées de part et d'autre du roman font mouche.

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Cette fois-ci cependant, le ton donné est moins tranchant, plus doux. Plus réaliste aussi. Les délires s'oublient peu à peu quand la vérité surgit et, ainsi plongés dans un plaisant milieu artistique de fond en comble, ce sont tous les traits d'une personnalité qui s'en trouvent accentués. Elle se construit, s'affirme et puis s'assume avec vigueur: celle de son auteur. Mais loin de s'assagir pour autant, Houellebecq saisit tout simplement cette plume géniale qui est sienne dans un renouveau qui le fait gagner en maturité et, oserais-je dire, en aisance. Car oui, La carte et le territoire semble être le roman de la plénitude, peut-être celui d'un départ à prendre aussi, ou d'une occasion à saisir, du moins est-ce l'image qu'il nous renvoie. Et il se lit en tant que tel, non sans une certaine prise de recul mais toujours avec ce réel plaisir de lecture fluide et sensée à la fois, où la construction ne connaît point de failles et où le choix des mots accentue chaque propos.

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Car tenons-le nous pour dit, le roman que nous livre Houellebecq est avant tout un ouvrage à la pluralité exquise. Nombreuses thématiques abordées et constructions élaborées, il oscille dangereusement d'une histoire d'amour à un contexte plus policier, s'épanouissant ardemment par le biais de l'Art et de ses méandres multiples au sein desquels on se complait avec lui, jusqu'à atteindre un registre quasi-philosophique parfois. Les styles s'entrechoquent sans heurts, l'éclectisme est de rigueur. Et dans un zéro-fautes, ce parcours souvent initiatique qui, décidé, sait toujours où aller, se surpasse autant qu'il nous renvoie à nos propres choix.
Alors, de la mélancolie aux sarcasmes, de la stupeur à l'humour, la palette des émotions se développe avec un cynisme poétique quand les passages les plus sombres dévoilent une délectable noirceur. Inquiétant mais fascinant. L'écrivain sort de lui-même, se dépasse et parvient à concilier son style si particulier à un plus large public qu'il touche immédiatement.
Abordant les sujets avec brio, sa plume lui renvoie la pareille quand on la qualifierait volontiers de plus saine.

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On pourrait évidemment émettre une objection. Ce roman qui a tant fait parler de lui lors de la dernière rentrée littéraire doit bien en exaspérer quelques uns par sa médiatisation évidente. Et pourtant... Force est d'admettre que Houellebecq prend ici un chemin nouveau dont le résultat mérite d'être souligné tant il s'implique dans un expérience humaine torturée et sinueuse qui parle d'elle-même et nous entraîne, allant même jusqu'à évoquer des questions existentielles. Parallèlement, si la vision de la métaphysique qu'il nous offre par bribes sera évidemment jugée un peu trop " facile" par certains, elle reste toutefois percutante et étoffe au contraire un ouvrage qui n'a de cesse de nous surprendre.
Moins imbus de sa personne, plus humain finalement. Un cap est franchi. Non sans un scepticisme de rigueur évidemment. Mais employé à bon escient, c'est forcément plus digeste.

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Bilan, prise de recul, thématiques variées et traitement parfaitement géré du sujet... Nous avons, avec La carte et le territoire, un livre qui tend à la réflexion quand, de l'autoportrait à la fiction, Houellebecq s'embarque dans cette voie nouvelle qui lui sied à merveille.
Et si l'on pourrait ressentir un brin de déception à l'égard d'un roman qui se veut plus neutre en quelque sorte, et donc moins contestataire, l'auteur en sort au contraire grandi. Bel et bien là, dans son absence volontaire de provoc', il impose de réelles convictions et des mots justes qui en disent d'avantage quand la résultante en est un ouvrage unique en son genre qui s'intègre fort bien, de par son univers, au sein de l'oeuvre torturée du romancier, avec une pudeur élégante que son épilogue transcende.

-Livy-

Posté par livy_etoile à 08:00 - Je lis, tu lis, il lit... - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Je n'ai jamais eu l'occasion de lire des livres de Houellebecq. Il est pour moi trop dans la controverse. Et justement j'ai toujours été impressionne par sa capacité à se faire des amis avec son goût de la provoc.

    Posté par John C., 19 juin 2011 à 18:49
  • John:
    Ah ça, pour se faire des amis, il est fort... ^^
    Pour le reste (et même si les livres ne sont pas toujours tes amis, hû hû !), je te conseille justement ce roman plutôt qu'un autre, car Houellebecq se pose ici bien moins dans la controverse que de coutume.
    Curieusement, pour tous les autres désireux de découvrir son œuvre, je préconiserais plutôt l'inverse: en commençant par aborder ses ouvrages sulfureux, on réalise vraiment le changement qui s'est opéré en lui avec "La carte et le territoire".
    Mais le débat reste ouvert !

    Posté par -Livy-, 19 juin 2011 à 20:16
  • Encore un article intéressant! J'ai lu plusieurs livres de Houellebecq il y a déjà quelques temps.

    Bisous

    Posté par MadeleineMiranda, 19 juin 2011 à 23:03
  • MadeleineMiranda:
    Je suis ravie que mon billet te plaise et te "parle" aussi, vraisemblablement ^^
    Si Houellebecq ne t'incommode pas et que tu connais bien quelques uns de ses romans, j'espère que tu apprécieras, dans la lecture de celui-ci, son tout nouveau tournant. Je te le recommande en tout cas vivement
    Gros bisous !

    Posté par -Livy-, 22 juin 2011 à 11:42

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