Livy Etoile

~ Une pincée de rêve, un soupçon de bonheur ~

10 juin 2010

La Monnaie de Paris rend hommage à Willy Ronis

Un vendredi après-midi dans Paris. Rive gauche, station Odéon.
Les heures heureuses saupoudrées d'une bruine légère, emportent parfois, dans des réminiscences imagées, les voyageurs égarés un peu au-delà du quartier latin et de ses non moins fameuses galeries d'art. Il y a dans l'air ce paradoxe charmant; des bribes d'humour et des sourires qui se perdent au moment même où les parapluies s'entrechoquent.
Les bons mots fusent, l'ambiance se laisse savourer.
Mais avec l'humidité de rigueur, le pollen printanier se ravise et déserte bientôt les environs, quand le ron-ron monotone des voitures qui s'échelonnent sur les quais couvre les bavardages de passants trop audacieux.
Plus un autre bruit. C'est simplement Paris sous la pluie.
Du charme inné sous un ciel gris;
Je me perds dans une réalité vêtue de rêverie.

Ainsi vont mes petits instants de bonheur du mois de mai, des bribes capturées en plein vol, des souvenirs-chimères de la vraie vie, et un passage tout en poésie à l'exposition Willy Ronis, une poétique de l'engagement, dans le cadre accueillant de l'Hôtel de la Monnaie de Paris.

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Expo_Willy_Ronis

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En bref...

"A l'heure du centenaire de la naissance de Willy Ronnis et moins d'un an après sa disparition, cette exposition n'est pas seulement un hommage à l'un des plus célèbres photographes français de renommée internationale, elle a également pour objectif de dévoiler des aspect inédits de son travail.
En effet, la sélection d'images présentée dans le cadre de cet évènement a été effectuée à partir de la donation faite par Willy Ronis de son vivant à l'État français. Ces fonds, conservés par la Médiathèque de l'architecture et du patrimoine (...) rassemblent des milliers de négatifs, documents, albums, vintages et tirages modernes.
La présente exposition constitue ainsi un premier aperçu de la richesse de ces fonds, dont l'étude rigoureuse et scientifique devra encore passer par un travail de catalogage et une réflexion critique plus poussée. Néanmoins, et afin d'honorer la volonté de Willy Ronis qui, dans les semaines précédant son décès, imaginait lui-même un grande exposition à Paris pour fêter son centenaire, le Jeu de Paume et la Monnaie de Paris se sont associés (...) pour concrétiser ce vœu de manière posthume."

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Un_dimanche_au_Louvre

(Un dimanche au Louvre, Paris, 1968)

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Et alors?

Tant de chose à dévoiler qu'il m'en faudrait une multitude de billets!
Force est de reconnaître que si j'en suis déjà à ma troisième exposition sur Willy Ronis en quelques années et que l'homme-artiste me fascine chaque fois un peu plus, celle-ci, plus que les autres encore, m'a littéralement bluffée. Non contente d'être très complète en effet, et plutôt aérée malgré le monde le monde le monde, elle révèle une véritable force de caractère, une personnalité de feu subtilement aiguisée au sein des clichés et un aperçu tout autre du travail du photographe, mêlant habilement les genres, de ses œuvres à succès (Les amoureux de la Bastille, par exemple) à différents aspects bien plus méconnus.
Cerise sur le gâteau, les petites annotations que Ronis avait pris soin de préparer, avant son décès, sur un bon nombre de ses photographies, sont autant d'anecdotes et d'histoires truffées d'humour et de sentiments, qui nous donnent l'impression de presque effectuer l'exposition à ses côtés et de la percevoir avec une dynamique certaine, empreinte d'euphorie charmante.

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Carrefour_S_vres_Babylone

(Carrefour Sèvres-Babylone, Paris, 1948)

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L'exposition nous fait évoluer de salles en salles et prend en ligne de mire cinq thématiques principales, adoptant alors un réel cheminement rigoureux et intelligemment construit, à défaut de pouvoir englober le travail entier de Willy Ronis.

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Paris, mon amour...

Enfant___la_baguette Belleville

(Écoliers, Paris Belleville)

En premier lieu, les clichés parisiens sont omniprésents. Plus ou moins coutumiers des expositions qu'on lui a auparavant consacrées, plus ou moins sombres aussi, et avec pour terrain de jeu la rue et de façon globale l'extérieur, ils sont à eux tous seuls de petites merveilles de nostalgie d'un temps révolu, et mêlent la réalité brute (Construction de HLM, quais et halles de Paris, foule en pleine période de Noël, la Seine et ses péniches...) à une poésie certaine, dans la brume de photographies presque mystiques parfois, qui font rêver les jeunes comme les plus âgés depuis déjà un siècle.
On y retrouve avec plaisir également les amoureux rétro et les passants, les gamins joueurs, et les festivités d'une autre époque qui laissent sur nos lèvres une moue souriante.
Au-delà cependant, se dissimule malgré tout une misère latente, une angoisse même parfois; cette sensibilité d'après-guerre empreinte de souffrance suffisamment palpable pour que le promeneur d'aujourd'hui puisse la ressentir et la laisser s'emparer de lui.
Sur des années entières, les tirages évoluent et se font le reflet des uns et des autres, laissant entrevoir un modernisme en plein essor et la transformation progressive de notre ville-capitale. Les quartier typiques y dévoilent leurs charmes, tantôt animés, tantôt solitaires, et se laissent apprécier tandis que les clichés qui s'accumulent débordent de cette douce mélancolie qu'enjolivent souvent la pluie ou un temps maussade.
C'est précisément cette touche personnelle, jouant sur le registre de l'émotion avec talent, qui a rendu le travail de Ronis si spécifique d'ailleurs, dans un réalisme joliment romancé, à l'image d'un Doisneau ou d'un Cartier-Bresson.

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Le monde du travail ou la lutte ouvrière

Ouvrier

(Un ouvrier... vers 1950)

Un autre aspect surprenant et que je ne connaissais guère chez le photographe jusqu'alors est sa vision du monde du travail en tant que tel. Une vision très personnelle somme toute, et également très ciblée, puisqu'on ressent dans ses clichés un engagement politique bien défini et une volonté de montrer au grand jour la réalité du monde ouvrier des 50's (environ), de ses conditions de travail ou de ses conflits. Ainsi, partant des reportages qu'il a effectué dans quelques usines aux piquets de grève, en passant par les séries de photographies sur l'industrie textile et les revendications syndicalistes, Ronis joue sur tous les fronts, dévoilant ses pensées et ses espérances d'avenir, avec une utopie assez touchante.
Heureuse d'en avoir pris connaissance, c'est cependant la partie de l'exposition qui m'a le moins convaincue. En effet, malgré quelques très belles photographies plutôt marquantes, j'ai eu du mal à accrocher avec le sujet et m'y perdre pour de bon, car Ronis, dans une volonté d'engagement certaine, ayant rendu les clichés plus politiques que humanistes cette fois, a selon moi peiné à leur donner une vraie puissance artistique, sombrant dans un réalisme trop connu de nos jours pour se laisser apprécier à sa juste valeur...

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Voyages, Voyages !

Londres_Picadilly_Circus

(Londres, Picadilly Circus, 1955)

Plus d'enthousiasme de ma part en revanche sur ces nombreux voyages effectués, qui nous permettent une évasion loin de la France et un dépaysement en toute impunité.
Peu connus, les clichés de Ronis pris à l'étranger sont pourtant bien nombreux et nous dévoilent sa personnalité plurielle et indépendante. Ils séduisent tant par la poésie que l'on trouvait déjà dans ses plus célèbres œuvres de Paris que par la nouveauté qu'ils inspirent, et nous entraînent d'emblée vers une curiosité employée à bon escient.
En Angleterre et plus précisément à Londres, le photographe mise sur l'ambiance feutrée des pubs avec un petit côté "Sherlock Holmes" étrange et fort enjoué.
Il se délecte ensuite du charme latin de l'Italie et de sa gaieté ambiante, nous laisse poursuivre notre route sur une image très typique, naturelle et amusante des Pays-bas, pour refléter enfin toutes les beautés de l'île de la Réunion à travers de simples scènes du quotidien qu'il parvient à transcender, le plus joliment possible.
Et si les clichés qu'il prend de Moscou, de Prague et surtout de l'Allemagne "RDA", dégagent une froideur historique impressionnante, assez intense pour être reconnue dans la profession et adulée de surcroît, je dois avouer que mon regard s'est d'avantage tourné sur la série de photographies concernant New York parce qu'on ne se refait pas.
Incroyables tranches de vie dans une ville qui l'est tout autant, Ronis y capture avec brio la modernité, l'aspect urbain, la foule anonyme et ses passants surprenants, et lui confère une aura atypique et instantanée, qui tend aussi bien au luxe et aux fastes des villes modernes qu'à un petit côté glauque, pourtant bienvenu voire même attrayant.
Un pas de plus vers la réalité rêvée... Les voyages de Ronis sont à tort peu évoqués au sein de l'immensité de son œuvre, mais ils savent dévoiler, outre le "Paris-Paris" que l'on aime tant, son aspect baroudeur en mode photographe un peu bohême et poète à ses heures, la tête en l'air et l'observation bien affûtée, tout comme on se plairait à l'imaginer.

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L'art du Nu

Nu_Willy_Ronis

Nu_au_tricot_ray_

(Nu au tricot rayé, Paris, 1970)

La "poésie de l'engagement" explicitée dans l'intitulé de l'exposition, ne s'arrêtant pas cependant à des scènes de la vie courante, Ronis l'humaniste s'essaie également avec succès à l'étude des corps, et il photographiera ainsi des nus féminins tout au long de sa vie.
Ces derniers, à la sensualité à fleur de peau et d'une pudeur très classe, demeurent à part, supposant derrière eux cette une sorte d'intemporalité qui tend en premier lieu à un romanesque poétique évident.
Les pauses nonchalantes tout comme les angles choisis, subliment définitivement la femme et en font une œuvre d'art qui se suffit à elle-même. Il se dégage ainsi de ces corps nus que la photographie immortalise une émotion intense, contrôlée et assumée.
L'esthétique en prime et la créativité de surcroît, la série de clichés s'avère être d'une beauté surprenante, bien loin de choquer ou de provoquer, mais nous laisse au contraire sur une sensation de romantisme quasiment actuelle.

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Dans l'intimité de l'artiste...

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(Autoportrait aux flashes, Paris, 1951)

Marie_Anne_et_Vincent

(Marie-Anne et Vincent)

L'exposition, enfin, conclut à juste titre sur un aperçu de Willy Ronis l'homme plutôt que l'artiste, ou du moins un cumul des deux, et par la même occasion un aspect très personnel voire intimiste, de son œuvre la plus profonde sans doute.
On y trouve alors quelqu'un d'autre, non pas le photographe tant connu, le voyageur téméraire ou encore le militant actif, mais bel et bien lui, authentique comme jamais, dans toute la richesse de sa longue vie.
Celui qui allie sa passion et son métier à l'amour qu'il porte à sa famille, et se prend au jeu insolite d'une bataille de boules de neige avec son fils, immortalisée par quelques clichés... Celui qui rend un vrai hommage à sa femme et la surprend dans la pleine intimité de sa salle de bain... Celui qui joue d'un air complice et nonchalant avec ses animaux de compagnie... Celui qui dresse son autoportrait dans une simplicité fort plaisante... Ou encore celui qui se distrait entre amis et évoque avec ferveur tant de personnalités qui nous tiennent à cœur...
(Ndlr: Sartre, Picasso, Prévert etc.)
Un photographe accessible au final, un homme désireux de partager, d'échanger, d'apporter la petite touche en plus à son temps, et qui dans toute la liberté de sa vie, intègre avec passion sa femme Marie-Anne et son fils Vincent à ses activités.
Ce dernier thème demeure sans doute le plus sensible car le plus délicat et appose un mot "fin" des plus pertinents à une exposition multiple et surprenante qui décidément mérite le détour, et ce jusqu'au 22 août prochain!

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Le_baiser___Bastille

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De quoi nous emporter sur une touche romantico-poétique, empreinte de culture et d'évasion, un soupçon d'exotisme en prime et une intelligence singulièrement romanesque et réaliste à la fois, pleine de cette espièglerie qui se laisse ardemment désirer.

-Livy-

Sans oublier un léger retour sur la Nuit des Musées!

Hôtel de la Monnaie de Paris, version 2010,
Là où de furtives étoiles courent dans le ciel...

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Posté par livy_etoile à 08:00 - Je me culture à Paris - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Ce que j'aime dans ton billet (et dans tous tes billets en fait !) c'est que non seulement, tu nous fais découvrir l'exposition mais tu nous la fait visiter avec poésie
    Merci, donc, pour cette seconde balade dans l'univers de Willy Ronis, que j'aime énormément moi aussi ^^
    Bisous Livy.

    Posté par Bliss, 10 juin 2010 à 08:40
  • Mais merci à toi surtout Bliss...
    Je suis ravie que mon article te permette une nouvelle petite évasion poétique, d'autant plus que ton post sur l'exposition "Ronis" était lui aussi très élogieux à son propos!
    Et puis, la poésie faisant partie intégrante de ma vie, il faut croire que je ne peux m'empêcher de l'évoquer au sein de mes billets, j'avoue tout.
    C'est plus fort que moi hein? ^^
    Je te fais plein de gros bisous.

    Posté par -Livy-, 10 juin 2010 à 23:15
  • C'est vrai qu'on a l'impression de suivre le parcour de l'exposition couloir après couloir, thème après thème, photo après photo. J'aurai bien voulu voir la partie sur le monde du travail et su le nu.

    Posté par John C., 14 juin 2010 à 22:08
  • Il te reste encore un peu de temps, (genre tout l'été?!), pour parcourir ces salles magiques, alors profites-en et fais toi plaisir

    Singulièrement, tes préférences vont à ma thématique favorite tout comme à celle que j'ai le moins aimé... Mais les deux valent le coup d'œil, assurément, et je me doutais que tu apprécierais tout particulièrement les nus: ils sont magnifiques!

    Posté par -Livy-, 15 juin 2010 à 23:43

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