Livy Etoile

~ Une pincée de rêve, un soupçon de bonheur ~

17 mars 2009

Souvenir de l'hiver, Paris la Belle - Jacques Prévert

Paris_la_belle

L'exposition "Paris la Belle" que la mairie de Paris organisait cet hiver en l'honneur de Jacques Prévert est d'ores et déjà terminée et pourtant elle reste là, dans les mémoires, ancrée.
Une fois de plus en effet et malgré son aspect "grand public" évident qui aurait pu en rebuter plus d'un, c'est à une exposition de grande qualité qu'on s'est vu confronté, sorte de joyau tantôt poétique tantôt artistique, tout droit sorti d'une autre époque et qui dévoilait avec une pudeur feinte l'effervescence culturelle d'un temps désormais révolu.

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Suivant sans jamais le lâcher le fil conducteur de Paris, la ville dont Prévert aurait pu être le héros, l'exposition proposait une mise à nue habilement amenée du poète "parigot" dans son intégralité, traitant tout aussi bien le vif du sujet, à savoir son oeuvre artistique en elle-même, que sa vie en général et ce, dans un réel souci de clarté chronologique.
Ainsi, de souvenirs en découvertes, de quelques anecdotes d'enfance jusqu'à l'arrivée des années plus matures, le talent et l'éclectisme de Prévert se sont vus étendus là et conservés intacts, dans un pêle-mêle de chants, extraits de films, correspondances, parutions littéraires, photographies ou collages, retraçant à tour de rôle son parcours atypique, ses rencontres artistiques, ses idéaux et ses nombreuses influences.

L'exposition, gorgée d'explications aussi concises que nombreuses, s'en est allée crescendo dans un souci du détail qui au fil des salles s'enrichissait. On découvrait ainsi peu à peu ses affinités avec son frère Pierre, sa collaboration avec le mouvement surréaliste et leurs rencontres quotidiennes rue du Château (Paris 14ème), sa brouille avec André Breton, son envie de liberté qui s'intensifiait au fil des ans en même temps que son attitude bohême et son monde un peu rêvé... Bref, tout un univers volontairement créatif, emprunt d'un soupçon de folie évident et qui se voulait définitivement plongé dans le milieu cinématographique.

Des recoins un peu cachés de l'exposition laissaient apparaître en mode aléatoire sur les écrans des chants interprétés par Juliette Gréco tout comme des répliques cultes de Louis Jouvet ou d'Arletty, et ici et là surtout, un bon nombre d'extraits de film de Jean Renoir et Marcel Carné notamment.
Puis, s'en allant explorer des contrées d'avantage littéraires, c'est le Prévert poète qui a repris le dessus sur le Prévert scénariste, lui, l'amoureux des bons mots qui font sourire, le magicien des phrases qui font mouche et qui touchent.
Il était là, le maître des calembours et autres néologismes, ainsi exposé, à se targuer sur les murs de quelques citations mordantes à l'humour décalé.

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"Notre père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie (...)"

(Extrait de Paroles, 1946)

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Un régal...
Et si ses "paroles", nostalgiques ou impétueuses, réalistes ou imagées, possédaient en leur sein un charme inné, un brin provocateur sans doute, les livres pour enfants quant à eux (on citera L'Opéra de la lune, 1953, notamment) se faisaient plus tendres avec leurs illustrations aussi naïves qu'enchantées, laissant la part belle à la poésie et à un imaginaire certain.

De fil en aiguille et dés lors son bref mais important passage au sein des surréalistes (Desnos, Queneau, Aragon, Giacometti et surtout Breton), les collaborations de Prévert allèrent bon train.
Sa renommée (premier dialoguiste du cinéma français et scénariste reconnu) additionnée à son inventivité faisait de lui un artiste pluriel, marginal et intriguant comme on n'en fait plus.
Il fréquentait le milieu artistique de Montparnasse, se mêlant ainsi aux musiciens, photographes ou autres peintres et écrivains... et finalement prit le large pour mener en parfait saltimbanque qu'il était sa barque à lui, seul ou accompagné, et venir progressivement à bout de ses mille et unes idées.
De ses années, ont jailli des rencontres, des évènements marquants, des amitiés fortes, des bribes de vie privée également (sa fille Michèle notamment est très présente dans une grande partie de son oeuvre) et des engagements au sein de courants précurseurs et avant-gardistes, le tout dans un souci artistique sans cesse renouvelé.
On notera parmi eux, et parce qu'il est impossible de tous les référencer, la collaboration avec le musicien talentueux Joseph Kosma pendant la seconde guerre mondiale et puis bien plus tard, des artistes de renom tels Pablo Picasso, Alexander Calder ou encore Joan Mirò. Ces derniers furent d'ailleurs une source d'influences notoire pour Prévert qui s'est durant cette période adonné à toute une série de collages, face cachée de l'artiste qu'on ignore le plus souvent et qui pourtant représente une importante partie de son génie créateur.
Au mot "collage", il préférait d'ailleurs ceux d' "images" ou de montages" et ces derniers étaient peuplés de fantastique et d'humour, jouant parfois la carte de la provocation immédiate, mais toujours avec drôlerie et subtilité.
Au final, ces collages sont devenus un ouvrage à part entière, comme tant d'autres de lui, et sont parus en 1981.
Une merveille alors que de les admirer tous les uns après les autres au sein d'un même évènement ainsi qu'une multitude de dessins "gribouillés" habilement et soigneusement annotés, le temps d'établir une sorte d'agenda/calendrier créatif, coloré et décidément gorgé d'humour.

Enfin, l'exposition n'aurait pas mérité tant d'éloges sans la grande amitié qui liait Doisneau à Prévert, par le biais même de la ville de Paris, et qui fut le fruit d'une série de photographies toutes plus savoureuses les unes que les autres.
En effet, les clichés de Doisneau immortalisant un Prévert aussi insaisissable qu'attachant dans divers endroits de Paris (l'île de la Cité, Saint Germain des Près...) sont autant d'imparfaits chef-d'oeuvres que de symboles d'une époque passée d'un Paris qui s'est fait la belle, véritable hommage des deux hommes à la capitale et sans doute aussi à leur génération.

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Alors oui, Prévert était un artiste, un vrai, à la créativité sans limites.
Un assoiffé de liberté, réfractaire aux contraintes et aux institutions,
Aussi tourmenté que révolté.
Antimilitariste et anticlérical à souhait, parfois même avec véhémence,
Mais toujours plus amoureux de l'art et de la vie.
Un homme sincère et cultivé, jouant sur les mots et se jouant de tout,
Enrichi de tant de rencontres artistiques...
Un homme qui, dans toute la complexité de sa personnalité, puisait une fraîcheur incroyable et qui aujourd'hui encore se révèle plus que jamais d'actualité au sein de cette exposition complète et qui a su de fond en comble le cerner, quand bien même notre monde ne cesse d'évoluer.

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-Livy-

"Quand je ne serai plus, ils n'ont pas fini de déconner,
Ils me connaîtront mieux que moi-même."

Jacques Prévert

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Posté par livy_etoile à 08:00 - Je me culture à Paris - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Je connais Prévert uniquement de nom mais les passages que tu cites donnent envies dans savoir plus.

    Posté par John C., 24 mars 2009 à 19:04
  • Il n'y a qu'à demander... Ma bibliothèque pourrait bien comporter quelques uns de ses ouvrages
    Par bonheur, les textes sont souvent courts: tu vas adorer!

    Posté par -Livy-, 24 mars 2009 à 23:28

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